Le territoire


Le texte qui suit est la retranscription de l’allocution que donna Monsieur Robert Lafont, alors vice président de la FIHUAT en 2008 lors de la conférence européenne des ministres responsables de l’aménagement du territoire. Il s’agit à mon sens d’un texte fondateur qui nous ramène à l’essentiel et nous donne la marche à suivre pour un développement pérenne d’un territoire, sans crispation d’une vision parfois trop étroite et réductrice de l’attractivité des territoires par l’action économique avant tout.

Objets inanimés avez-vous donc une âme?
Lamartine

INTRODUCTION

Le thème de cette session est « aménagement du territoire et êtres humains ». Il s’inscrit dans la préoccupation majeure du Conseil de l’Europe, celle des droits de l’homme. Le titre même de la conférence l’indique clairement : ce qui est en cause, c’est la dimension spatiale des droits de l’homme.
Mais on peut aussi prendre le problème à l’envers et s’interroger sur la dimension « droits de l’homme de l’espace », ou en d’autres termes sur la place de l’homme, la place des valeurs humaines dans l’aménagement du territoire.

Les principes directeurs pour le développement territorial durable du continent européen (SDEC) adoptés en mai 1999 par la Conférence Européenne des Ministres Responsables de l’aménagement du territoire et dont le Conseil de l’Europe s’est fait l’ardent promoteur répond en partie à cette question à l’échelle de l’Europe. Mais on peut se demander quelle conséquence en tirer au niveau de tel ou tel territoire. Ceci conduit à une réflexion préalable sur la part de l’homme dans le territoire. A partir de cette réflexion on proposera quelques orientations pour que les valeurs humaines soient prises en compte dans l’aménagement du territoire.

I HOMMES ET TERRITOIRE

La question préalable est la suivante : qu’est-ce qui fait « l’identité » d’un « territoire » ?

J’entends par « territoire » une entité géographique, division administrative d’un état ou non, dotée ou non de la personnalité juridique et de l’autonomie politique, mais dont les différentes parties sont liées par une sorte « d’affectio societatis ».
Ce peut-être une agglomération urbaine, un regroupement de communes, un département en tout ou en partie, une région en tout ou en partie ou même une simple association informelle, comme on le voit souvent dans les coopérations transfrontalières.

Qu’est-ce qui fait l’unité et l’identité d’un tel territoire et en quoi les hommes qui l’habitent y sont impliqués ? Quelles sont les composantes de cette identité ?

1. La première composante ressort, à l’évidence de la géographie physique. Un territoire c’est un espace donné avec un sol, un sous-sol un relief, un climat, une hydrographie, etc…
Ce contenu purement physique – mer, montagne, plaine, fleuve est relativement permanent, fixé une fois pour toute.
Encore que ? Ce n’est que récemment – un demi-siècle environ – que nous avons prisconscience du fait que l’homme pouvait modifier cet « environnement » et le modifier dans le mauvais sens.
Aussi, même, dans ce qui semble à première vue s’abstraire de l’action de l’homme, celui-
ci est bel et bien impliqué, même si cette implication n’a d’effet que sur le long terme.

2. La deuxième composante ressort de la géographie économique. Ce territoire dispose de richesses naturelles… Enfin quand je dis naturelles, c’est une façon de parler car il a bien fallu que l’homme exploite ces ressources qu’il s’agisse d’agriculture, de mines, d’industrie ou de services.
La richesse (ou la pauvreté) économique est une composante majeure de l’identité du territoire mais à la différence de la précédente elle n’est pas aussi stable et elle fait appel essentiellement à l’homme.
Au cours des siècles, ce qui a fait la richesse de tel territoire : l’étain, le sel, le ver à soie, le charbon ou l’acier n’a toujours qu’un temps (un temps long certes, de l’ordre du siècle) et puis, un jour, cette opportunité n’est plus source de richesse mais source de difficulté. On connaît de tels territoires qui ont rencontré des hauts et des bas au cours des ages.

3. Ces deux composantes qu’on pourrait qualifier de strictement matérielles ne suffisent pas à identifier un territoire. Il en est d’autres qui sont de l’ordre de l’âme ; je veux parler de la culture et de l’histoire. Un territoire c’est aussi un passé, c’est à dire une langue, une religion, une culture, une histoire avec des guerres, des victoires et des massacres, des triomphes et des humiliations qui témoignent de la confrontation au cours des ages des hommes qui ont vécu sur ce territoire.

4. Mais ce n’est pas tout. Un territoire s’identifie par rapport aux autres territoires. Et il s’identifie aussi par rapport à la représentation que s’en font ses habitants et que s’en font également les autres.

a. Les territoires en réseaux.
Dans le passé les relations d’un territoire à l’autre ne dépassaient guère les frontières de l’Etat. Ce n’est plus le cas désormais. Avec les nouvelles techniques d’information, avec Internet et la mondialisation un territoire se trouve – qu’il le veuille ou non – en relation avec le reste du monde. Cette « humanisation » qu’on l’accepte ou non, est un fait qu’on ne peut négliger.

b. La représentation
Avec la diffusion très large et instantanée de l’information, l’image du territoire telle que les hommes se la représentent de l’intérieur ou de l’extérieur est un facteur important de l’identité du territoire.

En résumé, on voit qu’au delà des composantes purement géographiques et plus ou moins permanentes qui font l’identité d’un territoire, il existe un certain nombre de valeurs humaines qui façonnent ce territoire et qu’on peut classer en deux catégories :

– celles qui prennent leur source dans le passé : l’histoire, la langue, la culture, les traditions etc…

– celles qui sont de l’ordre du présent et de l’avenir. C’est à dire l’action déterminante des hommes pour faire face aux difficultés économiques et sociales, pour composer avec la mondialisation.

II QUELQUES ORIENTATIONS POUR L’ACTION

Comment prendre en compte concrètement les valeurs humaines dans la pratique de l’aménagement du territoire ?

La réponse n’est pas simple ; mais les leçons qu’on peut tirer de l’analyse précédente conduisent à formuler les orientations suivantes :

1. La planification territoriale doit se faire dans la plus large concertation avec la population. L’exemple de territoires économiquement sinistrés et qui « s’en sont sortis » avec succès (je pense au Nord de la France, à la Lorraine aux régions de montagne) montre que ce n’est possible sans un implication de toutes les forces humaine du territoire.
Certes, il appartient aux élus locaux responsables du territoire de conduire cette planification, mais pour ce faire il est nécessaire d’impliquer au maximum la population sans se contenter de la légitimité que confère aux élus le suffrage de leurs concitoyens.

C’est ce qu’on appelle la « démocratie participative » et ce n’est pas un hasard si le Conseil de l’Europe s’attache à promouvoir cette forme évoluée de la démocratie locale. Dans cette pratique de la démocratie participative, les organisations non gouvernementales ont un rôle à jouer pour proposer des projets, orienter les choix et mobiliser les hommes sur les options retenues. Plusieurs exemples montrent des succès remportés lorsque cette pratique est mise en vigueur. J’évoque par exemple ce qu’a été le redémarrage de la région d’Essen autour d’un projet fédérateur de la Vallée qui l’entoure.

2. De même le développement territorial durable que chacun reconnaît comme étant à la base de toute planification territoriale est à prendre en compte dans toutes ses dimensions en y impliquant tous les acteurs de la société civile. Les démarches des territoires dans le cadre des « agenda 21 » doivent donc être encouragées.

3. La prise en compte des valeurs humaines dans l’aménagement du territoire ne se réduit pas au seul aspect matériel. L’image que donne ou se donne un territoire a parfois autant d’importance sinon plus que la réalité objective.

A cet égard le recours à quelques gestes symboliques forts sont un moyen de dynamiser un territoire. Les gestes symboliques peuvent être d’ordre architecturaux (le Musée de Bilbao par exemple). D’autres peuvent être moins immédiatement matériels, se referant d’avantage à l’histoire et à la culture avec la promotion d’un patrimoine culturel resté « inemployé ». La mise en valeur (et pas seulement la protection) des paysages va dans le même sens.

4. Le territoire n’est pas isolé. Avec les nouvelles techniques de communication, il est relié dans l’instant au reste de la planète. Dans la planification territoriale, il faut donc raisonner et agir à la fois en terme de concurrence (c’est une réalité qu’il ne faut pas se cacher) et en termes d’alliance ou de réseau. L’impulsion donnée à cet égard par le programme Interreg au sein de l’Union Européenne va dans ce sens.

CONCLUSIONS

Très brièvement en termes de conclusions, souvenons nous que le territoire est le territoire des hommes ; l’aménagement du territoire, ce n’est pas qu’une question matérielle, c’est aussi une question d’âme.

Robert LAFONT
Vice-Président de la FIHUAT